Parc National des Écrins, 7 - 15 juin 2024
Chapitre 1 - De l'alpinisme sous la pluie
Nous nous enfonçons d’un pas enthousiaste dans le vallon du Grand Tabuc.
Partis du Monêtier-les-Bains en début d’après-midi, nous nous enfonçons d’un pas enthousiaste dans le vallon du Grand Tabuc. Malgré la météo pessimiste, le soleil éblouit les prairies ; resplendissent les fleurs de début juin – même s’il est vrai que, tout autour de nous, les nuages s’amoncellent.
Par les trouées du feuillage, on aperçoit la muraille des Grangettes, hostile falaise aux créneaux déchiquetés, dernier bastion avant la haute montagne. Le soleil caresse encore le dôme de Monêtier.
La forêt se délite, le paysage se grise. Nous sommes au pied des pentes. Une centaine de mètres au-dessus de nous apparaissent les premières langues de neige. Le soleil jette un dernier rayon puis disparaît, comme pour nous faire comprendre que les choses sérieuses commencent. On ne trouve qu’une eau de fonte trouble pour remplir les gourdes. Nos sacs en sont sensiblement alourdis. Avec le matériel de bivouac, l’équipement d’alpinisme et les vivres pour une semaine, nous portons plus de dix-sept kilos chacun – de quoi nous scier les épaules et nous couper les jambes alors que nous attaquons la pente.
Le sentier disparaît dans la moraine, puis la neige recouvre tout. Nous ne sommes pourtant qu’à 2300 mètres : ça promet. Nous scrutons en vain la paroi en quête du passage vers le col des Grangettes. Mais devant nous, ce n’est qu’un mur de neige dégoulinante. Plus loin, peut-être. On se retrouve au fond de la combe, déjà bien entamés. La neige est de plus en plus profonde, la progression de plus en plus difficile, et le jour tombe. Point GPS : nous avons raté le sentier vers le col. Le sentier ? Dans ces conditions, il n’y a aucun espoir de trouver le moindre sentier, le moindre passage par-delà ce bastion hostile. Le lac de l’Eychauda, notre bivouac, est là-bas derrière, hors de portée.
À 2300 mètres, la neige recouvre tout.
Ça devait être une demi-journée facile. De ces approches fleuries qui donnent de l’enthousiasme et du courage, malgré les sacs lourds et la perspective qui s’étire.
C’est une lutte. Le piolet s’enfonce jusqu’à la garde dans la neige molle. On essaie de suivre la ligne de moindre pente, mais que c’est raide ! Nous nous retrouvons sur l’arête, trop au sud par rapport au col. Il pleut. La nuit menace. Pas le temps de souffler. On se penche sur la carte avant de s’encorder.
Il semblerait qu’il y ait un passage entre les barres rocheuses. Après quelques dizaines de mètres d’arête, nous nous laissons tomber dans la face ouest. Ca passe, certes, entre désescalades périlleuses et pentes de soupe fondue qui n’offrent rien pour se raccrocher. Un récif vient stopper ma chute avant la falaise. Le piolet de Lucia est resté planté en haut. Remonter. Redescendre. On tire une grosse longueur pour la dernière partie complètement exposée. Derrière l’épaule, fin des difficultés ?
Voilà le lac de l’Eychauda. Il était temps, on n’y voit plus grand-chose. Tout est couvert de plusieurs mètres de neige. Ça aurait dû être une belle soirée, au terme d’une balade sans difficultés. Un bon repas, arrosé de l’eau du lac, de quoi monter le moral au plus haut, avant de se coucher tôt.
Mais c’est bien tard que nous refermons les sacs de couchage. Fatigués, trop fatigués, et surtout inquiets. On savait, bien sûr, qu’il y aurait de la neige. On savait que l’hiver, ici, n’est pas tout à fait fini. Mais aucun de nous ne s’attendait à tant lutter pour monter à 2500 mètres.
Nous levons le camp à l’aurore, c’est-à-dire bien tardivement pour une journée alpine. Sur le papier, c’est une courte étape. J’ai prévu de couper la traversée des dômes de Monêtier en deux, pour un échauffement en douceur. On bivouaquera là-haut, sur le glacier.
Rayon de soleil sur le lac de l’Eychauda.
La rive du lac est prise en sandwich entre la glace et la paroi. On se fraie un passage dans la neige déjà molle. La nuit a rejeté nos espérances : ciel couvert, pas de regel. Un vague rayon de soleil ne nous remonte pas le moral, malgré le joli contraste de la paroi dorée qui brille contre le lavis orageux.
C’est bien la première fois que je m’engage dans une traversée alpine sous menace d’orage. Connerie ? Notre itinéraire du jour n’est pas exposé, et la tente nous offre une sécurité. Sinon quoi ? On attend des conditions plus favorables ? Autant redescendre dans la vallée et revenir dans deux semaines.
Il commence à pleuvoir alors qu’on attaque les pentes de neige sous le glacier de Séguret Foran. Cette approche, on aurait dû l’avaler en une demi-heure. Une crapahute sur moraine fléchée. Mais nous bataillons, peu ou prou comme la veille, dans une étendue de neige entrecoupée de couloirs d’avalanches récentes dont les énormes blocs font barrage. C’est labyrinthique et moche, d’autant plus sous ciel gris. Tantôt on s’enfonce dans la soupe, tantôt on escalade des blocs de glace. Ça prend des plombes. Et la pluie qui dégouline, une heure, deux heures, froide, qui dégouline sur les parkas, nous trempe jusqu’aux os. Désagréable sensation du pantalon qui colle à la peau.
Il me semble que c’est à peu près ici que, sous la couche de neige fraîche, la moraine devrait laisser place au glacier. Dans le doute, ça fait longtemps qu’on a mis la corde. Suivant à la louche les instructions du topos, on traverse sous des barres rocheuses avant de reprendre l’ascension rive droite. La pluie s’arrête. De courts rayons de soleil tombent avant l’assaut du brouillard. Le vent pousse les nuages qui virevoltent, nous enlacent et pleurent. Des coups de tonnerre résonnent au loin.
Nous attaquons la pente la plus raide qui fait la transition vers le glacier supérieur. Comme la veille, nous voilà contraints de construire un escalier de cinq-cents mètres. Face à la pente, je shoote marche après marche, haletant. Quelle merde !
Enfin, ça s’aplanit. A droite, le dôme de Monêtier est désormais tout proche : une pente de neige pourrie et des rochers qui, vu d’ici, ont l’air faciles à escalader. A gauche le pic du Rif : un téton de neige qui semble bien trop loin vu notre rythme. On fait une croix sur l’un et l’autre. La météo donne de sérieuses chances d’orage dès le début d’après-midi, c’est-à-dire dans quelques heures. On décide de tracer droit vers le seuil du Rif avant de réévaluer les options.
La taille des marches m’a épuisé : Lucia passe devant. Même si le glacier est moins raide, tracer dans la neige profonde reste difficile. Mais contre toute attente la météo semble aller vers une amélioration ; l’espoir fait vivre – et avancer. On pousse jusqu’au col de Séguret Foran pour apercevoir un peu du paysage. Le vent souffle fort. Le brouillard tourbillonne au-dessus des Ecrins. C’est à peine si l’on aperçoit des parois grises.
Le pic de Dormillouse semble à portée de main et l’orage ne menace pas : on fait l’effort, surmontant une bête pente de neige entrecoupée de quelques rochers. Déception au sommet : ce n’est qu’une antécime. Le vrai pic est beaucoup plus loin. On tente l’arête, plus trop lucides. Même si la crapahute n’est pas difficile, le vent nous fait vaciller. On décide d’arrêter les frais en désescaladant pour revenir côté glacier. Encore faut-il retourner chercher les sacs, laissés sur l’antécime… On contourne l’arête par des pentes de neiges raides.
Pas de sommet à proprement parler certes, néanmoins nous y sommes, sur ce replat au pied de Dormillouse qui est censé accueillir la tente. Nous restons encordés le plus longtemps possible, rattachés au piolet enfoui à quinze mètres en amont. L’avantage d’avoir autant de neige, c’est que les crevasses sont bien bouchées, mais sait-on jamais. D’après le topo, Séguret Foran reste un glacier à ne pas sous-estimer.
Objectif du jour atteint, quoique partiellement et péniblement. Que faire demain ? La météo est instable. La nuit devrait rester couverte. Regel peu probable. Nonobstant, on met le réveil tôt. Au cas où. Un miracle. S’il y a une chance, on la saisira.
4 heures du matin. Quelques étoiles scintillent pauvrement. Pas de quoi donner espoir. Le regel est très médiocre. Je prends une décision pendant que le thé chauffe. « On va pas tenter les Agneaux », je dis en tendant à Lucia sa tasse. « Pas assez beau ? » demande Lucia sur le ton de la déception. « Trop incertain, la neige est pourrie, on est trop lents. Même dans des conditions idéales on n’est pas sûrs d’aller au sommet, alors vu la gueule du truc actuellement, c’est mort. »
On se rabat sur le pic du Rif esquivé la veille. Le regel partiel ne nous empêche pas de nous enfoncer à chaque pas. On aurait mieux fait de viser Dormillouse, prendre notre revanche sur hier : c’est la porte à côté ! Mais la lutte paie : le Rif s’incline, vaincu. Prenant garde à la corniche, nous apprécions le panorama qui se développe en nuances de gris. Le Pelvoux dégouline en sentinelle de la vallée du glacier Noir, écrasée sous une chappe de nuages bas. Nous suivons des yeux une grosse avalanche qui dévale comme au ralenti sous le glacier suspendu de l’Ailefroide.
Le Pelvoux et le glacier Noir vus depuis le pic du Rif.
À l’arrière-plan, une avalanche dévale sous l’Ailefroide.
Il me semble apercevoir une cordée, peut-être même deux, qui progresse en direction du col Tucket. Il en faut du courage pour s’attaquer aux Agneaux dans ces conditions. Le point culminant se fait bouffer par des nuages noirs. Tous azimuths, le ciel est bouché, menaçant. Les glaciers semblent émettre une lueur mauvaise. L’hostilité est palbable. Le vent siffle. Lucia grelotte. On redescend rapidement.
Replat sous le pic de Dormillouse.
Après avoir récupéré la tente laissée au camp, il nous faut dénicher le passage dans la falaise qui tombe du col des Brouillards. Le topo annonce un bon 45° et, dans cette neige molle, c’est compliqué. D’autant plus compliqué qu’il faut viser le bon couloir sans voir, d’en haut, si on ne va pas finir par se rétamer contre une barre rocheuse. Les barres rocheuses, d’après la carte, il y en a deux qui enserrent la paroi. Le couloi se faufile au milieu. Avec une certaine dose d’instinct et surtout un usage intensif du GPS, il me semble avoir trouvé, ce que confirme une vieille cordelette nouée autour d’un becquet branlant. Mais on bute plus bas sur un pas de désescalade, au niveau d’une cascade à moitié gelée. C’est glissant et exposé. J’assure Lucia sur le relais douteux. Elle a disparu dans le trou, je l’entends pester dans le passage. La voilà qui réapparaît dans la pente, bien plus bas. A mon tour, sans que rien ne m’assure vraiment, à part une sangle précaire que Lucia a eu la bonne idée de poser dans le pas délicat. Il faut désescalader des catons verglacés à la pointe des crampons. A ma gauche, la cascade goutte dans un floc floc peu rassurant.
La difficulté franchie, on se laisse glisser en direction de vieilles coulées d’avalanches. Un soleil providentiel s’invite, au point qu’il faille sortir les lunettes noires !
Sans surprise, la remontée vers le col de Monêtier est tout aussi épuisante que les pentes gravies la veille. Cette fois on se relaie, ce qui nous permet d’aller beaucoup plus vite. On va d’autant plus vite que le soleil a disparu, qu’on essuie une averse de grêle, et que l’orage gronde au loin. Evidemment, on va se le prendre pile au passage du col, comment pourrait-il en être autrement…
On récupère avec soulagement la trace de la cordée montée aux Agneaux. Ils ont déjà dû revenir car les empreintes vont dans notre sens. L’escalier déjà sculpté, on avale rapidement cette dernière centaine de mètres. Sur la brèche, le vent hurle, la pluie fouette et le tonnerre rugit. Un vide dantesque tombe côté ouest. « Aller on enchaîne, on dégage, vite ! »
La trace continue, rassurante. Plus de doute quant à l’itinéraire, heureusement, car ce n’est plus le moment de se poser des questions existentielles. La neige abondante facilite le passage de la vire, même si de nombreux creux de rochers cachent du verglas. A notre gauche, le vide dégringole sur des rochers coupants. A quelques mètres devant moi, Lucia semble à l’aise. « Fais gaffe, te précipite pas », dis-je. Elle se retourne, l’air peu rassuré. Je crois bon d’ajouter : « Tombe pas, s’te plaît. »
Puis la vire se retrouve derrière nous, et devant s’étend la pente du glacier, avec, cinquante mètres plus bas, un replat rassurant.
« OK, on est sauvés. Attends une seconde, faut que je trouve mes moufles. »
A force de patauger dans la neige fondue avec des gants mouillés, j’ai un début d’onglée qui me lance le pouce.
Plus qu’à se laisser glisser jusqu’au refuge du Glacier Blanc.
Nous sommes bien soulagés d’arriver. Bien que la saison ne batte pas encore son plein, il y a de l’animation dans la salle commune. Dehors, le soleil semblerait presque s’imposer. Mais il est trop tard pour l’omelette. On se contente de tartes aux myrtilles devant l’ogre Pelvoux. L’itinéraire de descente, longuement étudié à la maison, me paraît terrifiant. Seulement si tout le reste s’est passé sans accroc, j’ai noté dans le topo. Avec un tel départ, c’est mal barré. Et c’est rageant, car dans ces conditions pluie-neige, que peut-on faire d’autre que ramer, impuissant, et rentrer la queue entre les jambes parce qu’on est trop lent ? Ca y est, c’est bon, trois jours de mauvais temps, ça m’a miné le moral. Moi je voulais juste faire découvrir la haute montagne à Lucia, monter au pic du Rif pour qu’elle y contemple le sanctuaire des Ecrins, se faire un peu peur dans les rappels de l’Agneau Noir, rigoler autour d’une omelette réconfortante… La grisaille, les orages et la neige molle tuent les plans sur la comète. A tel point que j’ai même plus envie de montagne, et que la perspective de monter la tente sous la pluie ce soir me saoule au plus haut point.
Il pleut des cordes. On passe le temps dans un coin de la cabane, autour de chocolats chauds. Il pleut, des heures durant. Lucia somnole, allongée sur le banc. A la table derrière, un groupe de stagiaires discute bruyamment. Des cordées révisent les mouflages, créant un inextricable entremêlement de cordes qui barre la moitié de la salle. N’est-ce pas un peu tard pour apprendre à manipuler la nanotraxion ? Au centre de la pièce, le poêle ronronne. Autour, c’est babel oued, chacun a apporté son lot de fringues trempées. Pour rejoindre la salle hors-sac, il faut se frayer un passage entre les caleçons dégoulinants.
La météo pour demain n’est toujours pas idéale. Plutôt beau le matin, mais une dégradation dès le début d’après-midi. La gardienne a peu d’espoir quant au regel nocturne. Que faire face à ces prévisions ? Dans mon programme initial, il était prévu qu’on monte dès ce soir bivouaquer sous le col des Écrins, mais vu la pluie continue et les nuages désespérément noirs qui s’accumulent devant le Pelvoux… sans compter que ça doit méchamment brasser là-haut. La trace qui part du refuge est déjà profonde.
Lucia émerge, on discute sans enthousiasme des perspectives. La meilleure option semble être de rester dans les parages cette nuit et transférer vers le Glacier Noir demain, quitte à arriver tôt au bivouac et se reposer, histoire d’être prêt au moment où le soleil daignera sortir. Il faut se rendre à l’évidence : on prend peu de plaisir à brasser juste pour la fierté stupide d’atteindre un sommet.
Ainsi la décision est prise : on va monter le camp sur les névés au-dessus du refuge dès que la pluie fait mine de se calmer. Coup d’oeil à la fenêtre : c’est pas gagné.
On s’emmerde. Le plan, c’était soit marcher soit dormir. Pas se tourner les pouces dans une cabane. J’ai rien apporté pour m’occuper. Même pas possible de tourner en rond autour du feu, avec les autres là-bas qui barrent la moitié du refuge avec leurs mouflages foireux. Je me faufile jusqu’à la bibliothèque, écartant les caleçons. Une armoire, quelques livres. C’est un gros classeur qui attire mon attention : les topos du secteur. Evidemment. C’est ça la solution si on veut profiter de la belle matinée de demain sans monter à 3000 mètres aujourd’hui. Il faut trouver un sommet facile plus proche que Pointe Louise ou Roche Faurio. La description des topos me remotive. Ce sera finalement le pic du Glacier d’Arsine, une superbe course de neige pour un sommet au panorama sans pareil sur le bassin du Glacier Blanc (sic). Voilà qui allume quelques étoiles dans mes yeux. J’étudie le topo, trace la trace, prends quelques photos, et m’emmerde de nouveau.
« On y va ? » La pluie semble se calmer, le ciel s’éclaircit légèrement derrière le Pelvoux. Un rayon de lumière effleure les névés souillés. On monte la tente face au Pelvoux et à la Grande Sagne : en terme de vue, ça bat tous les records !
On monte la tente face au Pelvoux.
Chapitre 2 - Superbes courses de neige pour panoramas sans pareil
Il fait beau, enfin !
5 heures du matin. Le temps de ranger tout notre bordel, on est les derniers à partir dans la colonne des frontales vacillantes. Peu utiles, les frontales : on y voit déjà clair. Il fait beau, enfin, mais l’absence de regel reste dramatique. Heureusement que la trace qui monte au Glacier Blanc est bien labourée. A voir ce que ça donne ensuite. J’ai été bien inspiré d’avoir sélectionné la cime la moins haute du topo. Ça fera toujours ça de moins à brasser.
On quitte la trace du Glacier Blanc peu après avoir pris pied sur le glacier. On n’est pas les seuls à avoir eu l’idée du pic d’Arsine : il y en a du monde à l’attaque des pentes qui coulent versant sud du col du Glacier Blanc, y compris un stage d’initiation. Mais la montagne est grande, chacun avance à son rythme, on ne se gêne pas. Il fait grand beau, c’est à peine croyable. Même si ça brasse encore méchamment dans les pentes raides, on peut au moins profiter du paysage. C’est grandiose, entre le Pelvoux solitaire et le concile des pics autour de la mer blanche. En tout cas, ça fait bien plaisir de voir le Glacier Blanc dans cet état. Certes en ce début juin, on brasse, mais vaut mieux ça que tard en saison, quand la neige disparaît, que les glaciers grisonnent, se fendent de crevasses béantes : quand ce monde se révèle tel qu’il est réellement : un sanctuaire à l’agonie. Pour l’heure, la neige immaculée cache la misère.
Curieusement, je ne distingue personne sur la trace du Dôme. Météo trop incertaine ou effet de perspective ?
Niveau timing on est très large, alors plutôt que de suivre la trace facile dans la neige qui coupe sous le col et file droit vers le sommet, je propose à Lucia de faire un large détour sous l’antécime du pic du Glacier Blanc afin de tenter l’arête ouest qui semble facile vue d’ici. Pari risqué : si ça passe pas on est niqué. Elle accepte sans connaissance de cause.
C’est une belle arête, très esthétique, plus impressionnante que prévu mais jamais difficile. La neige abondante oblige à garder les crampons, même pour quelques pas d’escalade : excellent entraînement. Les corniches tordues au-dessus du versant nord contiennent les nuages qui s’amoncellent sans toutefois faire mine de vouloir déborder. L’ambiance est sublime.
On progresse essentiellement corde tendue avec une bonne longueur, en posant sangles et coinceurs. Le rocher est excellent. Quelques inquiétudes ici et là : est-ce que ça passe, plus loin ?
Pic du glacier d’Arsine vu depuis l’arête ouest.
A partir du col du Glacier Blanc, on rejoint une variante plus classique, d’ailleurs empruntée par le groupe de stagiaires qui est en train de sortir de la difficulté. L’arête est de plus en plus facile, le rocher s’efface, ce n’est plus qu’une ligne de neige que nous finissons de parcourir sourire aux lèvres.
« Attention à la corniche, restez bien à droite », prévient le guide au sommet. Le groupe est sur le départ. Nous voilà bientôt seuls sur le perchoir. Devant les étendues immaculées du Glacier Blanc, et l’opéra des arêtes déchiquetées qui s’étirent tous azimuths, l’Agneau Noir dans son nuage et tout au loin là-bas le pic du Rif, et de l’autre côté bien sûr la face resplendissante du Dôme. Lucia a les yeux qui brillent.

La descente n’est qu’une longue glissade. On arrive cette fois largement à temps au refuge pour l’omelette. Quel régal ! Enfin, enfin une course facile qui se passe comme prévu ! Me voilà soulagé, j’avais peur que Lucia me prenne pour un fou.
Cerise sur le gâteau, le soleil déjoue les prévisions, persiste et signe l’après-midi. La météo s’est fixée au grand beau pour les trois prochains jours. On se prélasse pendant que les affaires sèchent. Une marmotte nourrie au biberon vient réclamer du saucisson. Étalées sur la terrasse, nos affaires sèchent à vitesse UV. Lucia s’acharne à réparer son bâton que j’ai cassé deux jours plus tôt, en essayant de le dégager alors qu’on l’avait utilisé comme ancre à neige. Malgré des trésors d’ingéniosité, la tentative est infructueuse : faudra faire sans.
On entame en milieu d’après-midi la descente vers le pré de Mme Carle. Les névés s’étirent bien en-deçà du refuge, jusqu’à 2200 mètres, parcourus d’une foule bariolée. Ceux qui descendent se pètent la gueule. Ceux qui montent pataugent. On croise des skieurs, leurs planches aux pieds. Floc floc. Tels des albatros baudelairiens. Le tableau général, tout droit sorti d’un album de Samivel, est d’un comique pitoyable.
On n’en sort qu’au niveau du ressaut qui pivote côté Glacier Noir. De là, ce n’est plus qu’une descente en lacets. Quel soulagement de revoir de l’herbe, après trois jours en noir et blanc. Le pré de Mme Carle, tout en bas, maquette miniature avec ses sapins minuscules. On se prend à rêver d’un bivouac accueillant. Espoir illusoire, puisqu’on bifurque bien avant la limite des arbres.
Le pré de Mme Carle, maquette miniature avec ses sapins minuscules.
La trace remonte en pente régulière sur un tas de cailloux de plus en plus effilé. Aucune chance de trouver de l’eau liquide plus loin, alors, pour éviter de détruire la réserve de gaz, je me dévoue pour descendre au torrent tant que c’est encore possible. Filtrée tant bien que mal au buff, cette eau de fonte chargée en minéraux reste trouble, mais rien à signaler au goût. Ca fera bien l’affaire.
Tandis que l’on s’enfonce dans la vallée du glacier Noir, les faces nord se révèlent : Pelvoux, Pic Sans Nom, Ailefroide. Terrifiante verticalité. Et tout aussi impressionnants, les couloirs qui leur répondent en face sud de la muraille des Ecrins. Arbitre de cette lutte des pics, le Coolidge est au centre de notre attention, puisqu’objectif du lendemain.
Pendant que Lucia monte la tente, je flèche un raccourci qui descend du tas de caillou, en espérant que mes cairns seront repérables à la frontale demain. En attendant, nous bivouaquerons sur un névé – encore ! Bien que l’herbe soit à portée de main, ce qui nous évite de nous geler les pieds.
Tandis que l’on s’enfonce dans la vallée du glacier Noir, les faces nord se révèlent...
Chutes de pierres et avalanches au menu du dîner. Des fracas qui troublent l’ambiance quasi religieuse. Dans un décor aussi impressionnant, une telle démonstration de force de la nature, on se sent vraiment tout petit.
5h30. On s’applique à retrouver mes cairns dans la nuit noire. Rapidement, on atteint le glacier. Je sors la corde et on enfile les crampons.
– Ca va pas ? je demande à Lucia qui me semble moins
enthousiaste que d’habitude.
– J’ai mis tellement de temps, ce matin...
– Tu feras mieux demain.
C’est clair qu’on a perdu du temps. L’aube pointe déjà. Les arêtes qui couronnent les faces nord découpent le ciel sombre. On attaque le raidillon qui permet d’accéder au glacier supérieur. Pour la première fois depuis le début de l’aventure, le regel est correct. Les crampons mordent avec hargne. « Fais attention à toujours ancrer les dix pointes. Tu vois, aucun problème. » Lucia acquiesce. Même dans des pentes raides, marcher avec des crampons n’a rien de sorcier.
La Barre des Écrins flamboie. Une brume monte du pré de Mme Carle. Trop lente, elle ne nous rattrapera pas.
Naviguer sur le glacier supérieur est un jeu d’enfant. Une marche facile entre collinettes blanc cassé. Nous suivons une trace qui sinue dans l’étendue blanche.
Nous rencontrons le soleil à quelques centaines de mètres du fond de la vallée glaciaire. Il est déjà haut et nous réchauffe immédiatement. Devant s’ouvre le sillon blanc du couloir de l’aiguille de coste Rouge. Le laissant à main gauche, nous continuons de suivre le glacier qui s’incurve vers le nord-ouest. Ici, la trace s’évanouit.
Nous rencontrons le soleil au fond de la vallée glaciaire.
Une tente bleue est plantée sur un promontoire. Cependant la trace du topo passe plus à l’ouest. Le texte mentionne un couloir caché. Nous poursuivons alors que le glacier se raidit sensiblement. Oui, voilà le passage, dans un renfoncement. Toute la face s’élève dans une pénombre sinistre. L’itinéraire est loin d’être évident. Nous franchissons sans trop de peine la première pente à 45° et obliquons vers la droite. A ce stade, d’après le topo, ce devrait être une escalade facile. Mais la face est plâtrée de neige et nous avons bien du mal à nous frayer un passage. Le rocher est glissant, parcouru de sillons verglacés. Nous rejoignons un nouveau couloir enneigé et l’attaquons de front en pointes avant. Cet exercice répétitif m’épuise très vite. Haletant, je traverse vers les rochers qui tapissent le côté gauche et m’ont l’air plus accueillant. Lucia, peu à l’aise dans cette escalade mixte en crampons, me reproche d’avoir quitté la neige. J’argumente en grognant. En vérité, c’est elle qui a raison. On retourne dans le couloir, plus raide encore dans sa partie supérieure. On se hisse à coups de piolet, le souffle court en équilibre sur les pointes avant. Heureusement que la neige est idéale. Bien dure sans être verglacée, la lame du piolet s’enfonce comme dans du beurre et se verrouille solidement.
On émerge à une centaine de mètres sous le col de la Temple, éreintés mais contents de retrouver le soleil. Lucia a un crampon qui veut se faire la malle. « On verra ça au col », dis-je sans ménagement. J’ai les nerfs à vif car nous sommes en retard et que c’est ma faute : on aurait été beaucoup plus rapides si on avait suivi la pente de neige du début à la fin. Quelques larges lacets nous mènent dans le champ de rochers que je connais bien, si je puis dire, puisque c’est la troisième fois que j’y passe, quoique la première depuis ce côté est. Un vent violent nous cueille. Nous nous abritons derrière une grosse pierre. Aussitôt Lucia entreprend de remettre son crampon. Pourquoi les débutants ne sont-ils jamais foutus de régler leurs crampons correctement ?
– Il est trop serré, dis-je.
– Non, j’ai essayé la demi-pointure au-dessus, ça tient pas.
– Les picots n’enserrent pas ta chaussure à l’avant, elle
passe par-dessus, c’est pas bon.
– C’est comme ça, je peux rien y faire.
– C’est dangereux, trouve une solution.
Bonne ambiance... Je regarde avec inquiétude les raides pentes de neige qui plâtrent l’itinéraire du Coolidge. Ça fait une heure que le soleil les frappe de plein fouet. Nous sommes très en retard.
Lucia a bricolé un truc qui semble tenir. Si on veut tenter le sommet, faut y aller maintenant. Les affaires rapidement réorganisées dans les sacs comme on en a pris l’habitude, on laisse le bardas de bivouac coincé entre les pierres et on prend la direction des névés. Si le premier est franchi sans difficulté, la suite est beaucoup moins amène. L’itinéraire, qui débute normalement par une grimpette facile dans des vires, est méconnaissable. La paroi, dégoulinante de neige molle, plonge dans un à-pic abyssal. On tire longueur sur longueur dans ce chaos de neige, de rocs, et de glace, s’assurant à tout ce qu’on peut : sangles sur becquets, coinceurs dans les fissures, et même une broche dans une plaque de glace ! Sous nos pieds, la pente déroule sans filet. Mieux vaut ne pas regarder en bas.
Nous atteignons péniblement le deuxième névé, beaucoup plus raide qu’il n’y paraissait depuis le col. Mais surtout, la neige est mauvaise. Il faut marteler plusieurs fois des pieds pour créer des marches qui, une fois sur cinq, s’effondrent dès qu’on s’appuie dessus. La lame du piolet n’accroche rien. Il faut enfoncer le manche jusqu’à la garde pour espérer un ancrage convenable. « Fais ça à chaque pas, OK ? » j’indique à Lucia avant d’entamer cette traversée infernale.
Et nous revoilà à sculpter un escalier dans une pente plus raide que jamais et sous un soleil impitoyable. En haut du névé, je rejoins un îlot rocheux. « Relais ! ». Au tour de Lucia qui me rejoint rapidement, profitant des marches. D’ici, on voit la suite du parcours : le collet qui fait la jonction avec le plateau sommital, les pentes de neige qui montent à l’assaut du sommet, les deux derniers ressauts. Un parcours interminable. Tout en neige, tout au soleil depuis des heures.
« C’est foutu », dis-je. Et pointant du doigt l’antécime qui nous surplombe : « on monte là-haut et on redescend ? »
Encore quelques brasses et nous voilà perchés sur ce rocher qui ne paie pas de mine, au-dessus du col de la Temple, mais qui, à 3440 m, offre déjà un panorama de choix sur le glacier suspendu de l’Ailefroide en avant-plan de la vallée du Vénéon qui s’étire jusqu’au Gioberney.
Le bilan comptable est peu glorieux : nous avons mis pas moins de deux heures pour monter ces quelques cent mètres.
Abandonner, cela fait partie du jeu, d’autant plus sans guide. N’empêche, je suis déçu. Je ne me voyais pas galérer autant dans cette paroi que je croyais connaître. Je me console en essayant de me convaincre que c’est une leçon importante pour Lucia. Tout stage d’initiation devrait comprendre un sommet raté. Une leçon d’humilité. L’essentiel étant d’en profiter. N’empêche, ouais, j’aurais bien aimé l’atteindre, ce beau sommet.
Je désigne du doigt la face ouest du Pelvoux.
– Bon, ça,
c’est mort dans ces conditions.
Sachant qu’on n’est même pas foutu de faire une course côtée
F.
– C’est pas
F, ça ! proteste
Lucia.
– Non, bien
sûr, avec la neige, c’est pas F du tout, mais justement. Le
Pelvoux c’est PD+ dans
des bonnes conditions. Si
on peut éviter de
se
retrouver
bloqués
comme des cons au milieu du glacier des Violettes. En
plus la météo s’annonce
pas
terrible en
fin de semaine.
Lucia fait une moue déçue.
– Mais ça nous fait « gagner » une journée, et du coup on pourrait faire le Gioberney demain. Ce truc là-bas. Tu vois, faut qu’on aille au fond de la vallée, tout au fond, c’est là qu’est le passage qui nous ramène vers Ailefroide. A la base j’avais prévu de suivre le torrent, mais il y a une option qui fait un crochet en montant là, le premier vallon qui s’ouvre à droite, qui passe par le sommet du Gioberney et redescend de l’autre côté, sur le glacier de la Pilatte.
Un tien vaut mieux que deux tu l’auras : profitons du soleil tant qu’il brille sur le Vénéon.

On aperçoit une cordée au niveau du collet, dans le sens du retour. Probablement ceux qui ont bivouaqué sous le col de la Temple. Stratégie payante qui leur a fait gagné plusieurs heures. Ils ont dû bénéficier d’une bonne neige avant le lever du soleil. Maintenant, ils peinent comme nous dans la soupe en tirant des longueurs pour assurer une progression précaire.
Nous redescendons de notre perchoir, mon sac contenant sensiblement moins de fromage qu’à l’aller. J’aurais dû acheter deux fois plus de beaufort à Briançon !
La désescalade des pentes de neige n’est pas une partie de plaisir. Toujours obligés de tirer des longueurs. Depuis les rochers au-dessus du deuxième névé, je laisse filer la corde au bout de laquelle pend Lucia, hors de vue. « Il res-te trois mè-tres ! » je hurle en détachant les syllabes qui se perdent au vent. Le défilement s’interrompt. Silence.
« Lu-cia ! Il se pa-sse quoi ? »
Un commentaire inintelligible et précipité en guise de réponse.
« Je ne com-prends pas ! »
« … elais... »
« T’as fait un re-lais ? »
« Non ! »
Je prends mon mal en patience. Les minutes s’égrennent. Qu’est-ce qu’elle fout bon sang ?
« Relais ! »
Enfin. A mon tour de glisser dans la mélasse, des sueurs froides chaque fois qu’une marche cède sous mes pieds. Le piolet tient à peine, l’équilibre est précaire, la pente frôle les cinquante degrés, le vide est terrifiant.
Je rejoins Lucia et comprends pourquoi ça a pris si longtemps. Son relais, sur un coinceur et un friend à cames, le tout soigneusement triangulé, est à montrer dans toutes les écoles d’alpinisme.
Le col de la Temple est en vue, mais encore désespérément loin. On a des spectateurs : un groupe de quatre personnes a les yeux rivés sur nous.
« Quelle merde, dis-je. Tu continues en premier ? Essaie de placer une sangle là-bas, avant la glace. »
On retrouve avec plaisir les pentes débonnaires du col. On se laisse glisser côté ouest, la neige abondante ayant redonné au « glacier » de la Temple ses lettres de noblesse. Lucia file tout droit. Pour ma part je traverse à flanc, j’en ai ras le bol de cette neige, même s’il faut reconnaître que c’est magnifique, avec le Gioberney qui dégouline à l’arrière-plan. « A droite ! » je crie à Lucia. Les traces filent dans tous les sens mais je me souviens parfaitement que l’itinéraire traverse à flanc. Je rejoins un bout de moraine cairnée, me débarrasse avec soulagement de la masse de neige emprisonnée dans mes chaussures et le bas de mon pantalon, et m’asseois pour regarder, au loin, Lucia qui se débat, un trou dans la neige maligne ayant manifestement décidé d’emprisonner durablement sa jambe.
Le temps qu’elle se dégage et me rejoigne, j’étudie avec attention le vallon du Says, essayant de repérer où l’on pourrait poser la tente, et prenant note de la configuration des barres rocheuses. Quand le paysage est englouti sous plusieurs mètres de neige, suivre un topo n’est pas évident, d’autant plus quand on a le nez dans la face. Autant anticiper depuis un point de vue de choix.
Le Vénéon et le vallon du Says.
De nouvelles pentes de neige, encore et encore, jusqu’au refuge de Temple-Ecrins que nous rejoignons avec soulagement.
Pique-nique déballé. Les chaussures prennent le soleil. Lucia règle ses crampons. La gardienne me demande si on a réussi le sommet. Apparemment on est les premiers à tenter le coup cette année, en tout cas les premiers à passer par le refuge. Cela confirme que la cordée que nous avons vu devait venir – et a dû repartir – côté glacier Noir. Probablement la tente bleue.
La gardienne n’est pas étonnée de notre échec, dans ces conditions encore hivernales. « Dans ces pentes de neige, si tu tombes, tu tombes, commente-t-elle. Merci pour les infos. Vous rentrez à la Bérarde ? »
Du tout, nous mettons le cap sur la Pilatte. L’aventure est loin d’être finie. « Ah oui, vous faites un grand tour ! dit-elle alors que je décris l’itinéraire depuis l’Eychauda. Pas trop fatigués ?
– Ca va, on a vite fait le décalage horaire. Couché 19h30, levé
3h30. On commence à être efficace. Bon, ce matin, ça a pas suffit.
– Du coup vous dormez où ce soir ?
– Au bivouac du Sais, pour faire le Gioberney.
– Says (saïs) corrige-t-elle. Tu connais la nouvelle voie
normale pour le Gioberney ? Maintenant qu’il n’y a plus de
refuge, on passe par le glacier, sans monter à la Pilatte.
– On voudrait plutôt traverser
par le vallon du Says et redescendre sur la Pilatte, autrement ça
n’a pas vraiment de sens. Le but c’est de bivouaquer ensuite vers
la Pilatte pour passer le col du Sélé.
Elle me dit que ça ne se fait plus vraiment en été, mais qu’avec les conditions actuelles on devrait pouvoir suivre l’itinéraire à ski.
– Mais du coup, de l’autre côté, tu peux descendre directement sur le glacier. Ça sert à rien d’aller à la Pilatte, surtout que la via ferrata n’est plus entretenue.
Souvenir de cet itinéraire de câbles et d’échelles glissantes emprunté il y a une dizaine d’années, lors de mon premier stage CAF. Des rochers coupants, à cinq heures du matin dans la brume noire.
Je sors la carte. Elle me montre l’itinéraire du doigt : voilà, du col tu descends là directement, en gros c’est la trace à ski.
Cette information vaut de l’or. Ça va nous faire gagner un temps précieux.
– OK, et ensuite on peut bivouaquer sur le glacier, le replat par
là par exemple ?
– Ouais, j’imagine… ‘fin faites gaffe, ça reste un vrai
glacier.
Je traduis ces bonnes nouvelles à Lucia avant qu’on entame la descente.
Chapitre 3 - Retour aux sources
Vallée du Vénéon.
C’est avec un plaisir disproportionné que je retrouve la pinède qui plonge dans la vallée du Vénéon. L’odeur de la résine m’envahit les narines. On dévale le sentier roulant sous le soleil éblouissant. Au nord, la Bérarde reste invisible. Que de souvenirs, dans cette vallée ! Mon premier stage CAF, il y a… il y a ? Dix ? Douze ans ? La pointe de la Pilatte, qui tranche là-bas au milieu du glacier : mon premier vrai sommet. Les sources du Vénéon, la source d’une passion. J’avais alors les yeux rivés sur ces cimes blanches qui semblent flotter lointaines au-dessus du vallon souriant.
De larges névés coupent les prairies verdoyantes jusqu’au torrent : vert, blanc, vert, blanc, c’est surréaliste. La rando est très agréable. Trop agréable. J’aimerais tellement bivouaquer sur l’herbe, rien qu’une fois ! Depuis le début de l’aventure, ce n’est que de la neige, de la neige, et de la neige ! Je n’en peux plus de ces paysages en noir et blanc.
– Tu sais quoi, on pourrait monter la tente là, dans la forêt, et demain on marche tranquillement jusqu’au glacier, sans faire le Gioberney.
Lucia me regarde en se demandant si je plaisante ou pas. Mais je suis très sérieux.
– C’est comme tu veux, si tu veux vraiment faire ce sommet ou pas, je dis.
– Pourquoi c’est à moi de prendre la décision !
– Parce que le Gioberney, moi je l’ai déjà fait deux fois. Alors si ça te dit et que tu te sens assez en forme, je t’y emmène avec plaisir, mais je serais pas déçu si on le fait pas.
Traduction : j’ai une énorme flemme mais si t’insistes…
Evidemment que ça lui dit et qu’elle se sent en forme. Du Mont Fuji à la Laponie en passant par le mont Aragats en Arménie et une marche de 100 kilomètres en 24h dans l’Odenwald, je n’ai pas souvenir que Lucia ait jamais dit non à un défi.
Alors la décision est prise : on continue d’un bon pas le long du torrent.
Plus loin, saisi d’une nouvelle idée, je propose:
– Et si on s’arrête à mi chemin, tant qu’on a de l’herbe ? Au lieu de marcher une heure de plus ce soir on marche une heure de plus demain matin, on se couche plus tôt et on se lève plus tôt, ça change rien. Et on dort pas sur la neige.
Lucia peu enthousiaste, il va vraiment falloir trouver un coin idyllique pour la convaincre.
Mais quand on tombe sur un emplacement de bivouac aménagé au bord du Vénéon, avec muret de pierre pour couper le vent, herbe rase et tutti quanti, le soleil étant déjà tombé derrière les falaises, et la vallée au-delà n’étant plus qu’une désolation de roche et de sable qui se fait rapidement bouffer par de la neige grise, elle accepte qu’on s’arrête là. Le bivouac initialement prévu est à peine deux kilomètres plus loin, il suffira de mettre le réveil à trois heures pour rattraper le coup.
Grossi par les eaux de fonte, le Vénéon gronde. Le Gioberney se dresse dans le crépuscule, mille mètres au-dessus de nous. Une contreplongée intimidante.
Nous levons le camp à 4 heures, dans un épais brouillard que peinent à percer les frontales. Après vingt mètres on perd le sentier. Encore cinquante et on perd les cairns. Puis, on perd purement et simplement tout sens de l’orientation. Le Vénéon rugit soudain devant nous, alors qu’on le pensait à main droite. Les eaux noires tourbillonnent, menaçantes. Seul le GPS peut nous faire retrouver le sentier, en fait tout proche, juste au-dessus de l’éboulement qui marque la rive. Frustré d’avoir dû « tricher », je force l’allure en silence.
On atteint la neige. A cette basse altitude, le regel reste médiocre, mais ce n’est pas si mal. On chausse les crampons en haut du dernier éboulement. La brume se dégage un moment, le temps d’analyser le parcours. Plus haut, nous troquons l’eau sablonneuse du torrent contre l’eau de fonte cristalline qui ruiselle contre la roche. Nous sinuons dans les vastes pentes de neige qui se redressent. Les nappes de brume se succèdent, heureusement sans nous cacher bien longtemps le paysage.

Sous le col de Says.
Au terme d’un passage plus raide qui met nos chevilles à l’épreuve, nous remontons une épaule, contournons un ressaut et prenons pied sur le glacier supérieur, un plateau qui me rappelle les étendues arctiques du Finnmark. Du blanc, des collines blanches qui se succèdent jusqu’au ciel. Ici, on retrouve le soleil. La brume stagne dans l’ombre, désormais sous nos pieds. En face, les pics se réveillent, de l’Ailefroide au Gioberney et jusqu’à la Barre des Ecrins. Bientôt, nous voilà au col de Says. Le Valgaudemar est submergé jusqu’à l’horizon par une mer de nuages. Le Sirac et les Rouies flottent comme des îlots blancs. Un spectaculaire archipel de pics.
A partir d’ici, l’arête est blindée de neige. Les grosses corniches n’inspirent pas confiance. Nous décidons de contourner, Lucia en tête. Par miracle, la neige résiste encore à la brûlure du soleil. Pour combien de temps ?
Une dernière pente raide, que Lucia attaque de face en pointes avant, nous ramène à l’arête et au sommet. Là, debout sur ce dôme de neige aux perspectives fuyantes, nous contemplons le glacier de la Pilatte, nimbé d’une lumière cristalline. La Pilatte, source du Vénéon. Cette pointe là-bas en face : mes premiers pas dans le royaume des glaces.


Au sommet du Gioberney.
Déjà 10h. Mieux vaut ne pas perdre de temps. Je n’ai jamais vu le Gioberney dans un tel état. La trace qui monte depuis le col est enfouie sous plusieurs mètres de neige. Habituellement une désescalade facile, la descente devient une dégringolade dans des pentes fuyantes. Certains passages foutent la trouille. Coolidge bis repetita. On descend méthodiquement, lentement, en n’hésitant pas à tirer des longueurs dans les passages les plus exposés. En bas, l’arête est toute molle. On se laisse tomber sur le col, soulagés d’avoir franchi la difficulté. A partir de là, il suffit de glisser sur le glacier, tout en vérifiant régulièrement le GPS pour esquiver les barres rocheuses. De légères dépressions dans la couche de neige trahissent des crevasses. « Tends la corde ! ». J’ôte les protections des broches. Mon attention s’aiguise. Souvenir de ce premier stage CAF. Dans les pentes chaotiques sous la pointe de la Pilatte, une portion de glacier striée de gouffres béants, le guide qui criait : « Corde tendue ! Corde tendue ! ».

Descente face au glacier de la Pilatte.
Le relief s’adoucit alors que la langue du glacier s’infléchit sous les Bans pour rejoindre la trace qui monte plein centre en direction des Bœufs Rouges. Nous décidons de nous arrêter là, dans une coulée d’avalanche, comptant sur les gros blocs compacts pour boucher les trous éventuels. Cela ne nous dispense pas des précautions d’usage : j’enfouis le piolet à 15 mètres en aval afin que nous puissions nous auto-assurer chaque fois que nous devons sortir.
2h de l’après-midi. Tout un après-midi pour nous reposer ! Je somnole jusqu’au soir, pour être en pleine forme le lendemain.
Nous nous réveillons encore très tôt pour profiter du regel. En descendant hier le glacier, nous avons observé que le col du Sélé prend le soleil à partir de 11 heures. Ca nous laisse de la marge, quoique pas tout à fait assez pour faire l’aller-retour aux Bœufs Rouges par le col de la Condamine. Surtout que plier le camp sur un glacier prend une éternité. La corde, restée ancrée dehors pendant la nuit, est à moitié gelée. Tout comme nos chaussures, qui n’ont jamais vraiment séché. Le froid nous mord les orteils.
Nous gagnons à la frontale le replat médian du glacier. Dans la partie supérieure, on laisse à droite les dégueulis de neige qui surplombent le raidillon de l’itinéraire de la pointe de la Pilatte et, dans l’ombre de Bœufs Rouges, mettons le cap sur le col du Sélé. De nombreuses coulées d’avalanches se mettent en travers de notre route, sans vraiment faire obstacle. Au contraire, sauter d’un bloc à l’autre soulage les chevilles, qui autrement se tordent dans la pente de plus en plus raide. Elle file, la pente, vertigineuse, sous nos pieds. Mais la neige est idéale : les crampons mordent parfaitement. Nous nous sentons en sécurité, à l’aise et grimpons à bon rythme, 250 mètres à l’heure. Bientôt nous pouvons éteindre les frontales et admirer le sommet du Gioberney et des Bans qui rosissent au-dessus des brumes résiduelles. Nous envions ce rayon de soleil. Cela fait des heures que nous marchons dans l’ombre glaciale.
Mon attention se tourne vers le col du Sélé. Je ne quitte plus des yeux le départ du couloir pour ne pas le rater. Ici, la pente se raidit sensiblement. Je tire une longueur dans les dix derniers mètres pour atteindre la base du ressaut rocheux et y placer une sangle. La suite est une escalade facile qu’on sur-protège en tirant plusieurs longueurs. Enfin, une dernière pente de neige, avalée en courant, et je sors au niveau du col illuminé. De joie je rugis : SOLEIL ! Lucia me rejoint si vite que j’ai à peine le temps d’avaler la corde. Une chaleur réconfortante nous envahit.
Devant nous s’ouvre le glacier du Sélé, éblouissant de lumière. Il étend des pentes débonnaires. Quel contraste avec la verticalité ténébreuse de la face ouest ! Une cordée se dirige vers les vires à la base de l’arête de la pointe du Sélé.
Nous voilà tirés d’affaire. Du moins en ce qui concerne le passage du col, car nous avons le temps de nous frotter à l’arête des Bœufs Rouges. Nous nous engageons sans prétention d’atteindre le sommet.
Une traversée à flanc dans la neige déjà molle nous mène au pied du premier ressaut. Une vire semble contourner par l’est, apparemment plus facile que l’escalade directe. Je m’y engage et tire une première longueur sur une trentaine de mètres avant de faire un relais sur coinceurs. La vire ne fait pas mine de rejoindre le fil, qui passe désormais quinze mètres au-dessus. Eh merde.
Lucia est hors de vue, la communication ne passe pas et j’ai peur que la corde soit coincée. Jusqu’à ce que je l’entende crier « Départ ! », alors que je ne suis pas prêt à l’assurer. Demi-cabestan noué en catastrophe. Au relais, coup de gueule. « Si t’es pas sûre tu pars pas bon sang ! Tu attends cinq minutes, trente minutes, une heure s’il faut, mais tant que t’entends pas « Climb on », tu pars pas ! »
Pour rattraper le fil, il faut surmonter une longueur de quatrième degré. Je m’assure comme je peux avec deux trois coinceurs et des bouts de ficelle, la jambe vacillante, une goutte de sueur au front. Je n’ai plus l’habitude de ces conneries ! Au sommet, de larges becquets saillants me permettent d’assurer Lucia qui peine dans le passage clé, un léger dévers qui fout la trouille. Quand enfin elle me rejoint, j’ai peur qu’elle décide d’en rester là.
Mais la suite sur le fil semble facile. C’est ce que mentionne le topo, c’est ce que j’ai écrit en gros sur les feuillets imprimés : « RESTER SUR LE FIL DE L’ARÊTE NNW ! ». On continue de tirer des longueurs, bien que ce ne soit pas forcément nécessaire. Entre passages aériens et aiguillettes à enfourcher, la progression est très agréable, variée, jamais bien difficile, sauf à de rares exceptions où la grimpe bascule côté ouest, dans l’ombre, et on se retrouve à lutter contre des plaques de neige, voire de glace. Les longueurs déroulent comme à l’entraînement, la communication passe, mais à force de surprotéger, on perd du temps. Vers midi, nous atteignons la dernière aiguille au pied du bastion sommital. D’un commun accord, nous décidons d’en rester là. J’aimerais mieux ne pas trop tarder avant de descendre le glacier.

Sur l’arête des Bœufs Rouges.
Au loin, la cordée qui avait attaqué l’arête de la pointe du Sélé redescend déjà. Allongé au milieu du glacier, un type solo prend un bain de soleil. Ce même soleil qui nous burrine la face et nous dessèche les lèvres. On savoure les derniers morceaux de beaufort.

C’est Lucia qui propose qu’on descende simultanément, corde tendue. Je déroule une bonne longueur, elle passe devant. Ma parole, mais elle danse littéralement sur l’arête ! Je la vois franchir un passage effilé en neige, du genre de la largeur d’un pied, avec une aisance déconcertante. Un funambule sur son fil. Quand vient mon tour j’essaie de l’imiter, bras tendus des deux côtés, un pied devant l’autre et sans trop regarder les pentes fuyantes. Soulagement de reprendre pied sur du dur.
Le rocher est excellent, sec, solide, il nous ferait presque oublier de tester les prises. La descente est fluide. Lucia s’applique à faire serpenter la corde entre les becquets, gauche, droite, gauche, droite, si on tombe on se fera mal, mais on devrait s’en sortir. M’enfin, pas de raison de tomber. Je dois dire qu’elle me fait quand même peur, la Lucia, à gambader comme ça. Et puis, petit à petit, la confiance se renforce. A quinze mètres de distance, souvent hors de vue l’un de l’autre, on désescalade de concert, sans rien communiquer d’autre que la tension de la corde, dans cette harmonie qui fait le succès d’une bonne cordée. Quels progrès en l’espace de quelques heures ! On se félicite lorsque l’on se rejoint enfin, l’arête dans notre dos, le glacier à nos pieds.
On se laisse couler dans la trace profonde, les yeux rivés sur l’Ailefroide spectaculaire, jusqu’au torrent qui creuse son lit dans la neige, sous le refuge du Sélé. Une dernière remontée et nous voilà sur la terrasse, complètement seuls. Même pas trace du gardien. Seulement trois poules qui nous volent notre bouffe et nous picorent les orteils.
On se la coule douce au soleil, face au vallon verdoyant qui dévale jusqu’au pied de la cime de la Condamine et autres sommets secondaires des Ecrins. Avec la quantité de neige qui dégouline, ils ont encore des allures de hautes montagnes.
Quand il commence à cailler, on s’enfonce dans le canapé du refuge. Le gardien apparaît finalement en fin d’après-midi.
La météo pour les deux prochains jours est immonde. Demain, ça commence par un épais brouillard à 3h, puis pluie, neige, toute la journée, sans un seul rayon de soleil. Au temps pour l’Ailefroide Orientale. C’est pas le genre de course à faire dans la tempête. On n’a plus rien à faire là, alors on rechausse les grosses godasses encore humides et on dit adieu à la haute montagne. On laisse là quelques regrets, certes, mais je dois dire que je suis enchanté par la perspective de camper dans l’herbe ce soir !
Sur le départ, on croise les seuls clients du jour, un duo qui s’obstine à espérer l’Ailefroide. Vraiment, faut être courageux ! Ils seront traités comme des rois, une soupe aux petits oignons, oui d’accord, j’avoue, ça me fait envie, cette ambiance refuge. Mais voilà, on a choisi l’aventure, la vraie, et il nous reste un fond de semoule, alors c’est reparti.
J’ai dû mal comprendre les indications du gardien car on arrive à se paumer dix mètres sous la terrasse. Une désescalade merdique dans l’herbe mouillée nous mène à une vire où l’on retrouve le chemin et ses câbles. L’itinéraire plonge dans les barres rocheuses. Les névés tout mous cachent mal des trous qui ne m’inspirent pas confiance. On finit par improviser deux rappels sur les anneaux des chaînes, à l’« ancienne » parce qu’on a la flemme de sortir les baudriers. Cascade réalisée par des professionnels, ne pas reproduire.
Puis de la neige, encore de la neige, de la neige sale, grise, de la caillasse, de la neige, moins de neige, plus de caillasse, et puis des rhodos, encore quelques cairns, moins de cairns, plus le moindre cairn, plus de chemin, un chemin qui serpente cent mètres plus bas, eh merde.
On persiste à traverser pour rejoindre tant bien que mal le sentier du Pelvoux, bien fatigués. On ne s’attendait pas à mettre autant de temps à descendre, sans compter qu’en bas il ne semble pas y avoir le moindre replat – sauf bien sûr les immenses névés grisâtres mais je ne veux pas en entendre parler !
Obligés de descendre, sur les genoux, exaspérés de ne pas trouver le moindre replat herbeux. Puis, enfin, enfin ! je finis par dénicher un coin de paradis. Un magnifique carré d’herbe dans un coin de forêt enchanteresse, non loin du torrent qui gronde.
Chapitre 4 - L'herbe mouillée

La météo tient ses promesses : nuages bas et pluie fine. On est bien mieux à faire la grasse mat’ dans l’herbe plutôt que batailler là-haut dans la tempête. Pour une fois qu’on peut prendre notre temps ! Pas trop tout de même, faudrait pas arriver trop tard à Ailefroide. On se presse sur le chemin, alléchés par la perspective du beaufort.
Point de beaufort : trop tôt dans la saison, l’épicerie n’est pas encore approvisionnée ! On noie notre déception dans un festin de galettes, crêpes, saucisses, frites, oui oui, tout à la fois.
Requinqués, on repart sous la pluie, d’un bon pas pour nous réchauffer. Nous longeons un moment le torrent avant de nous élever dans les alpages au-dessus de Pelvoux puis attaquer la montée au col de Vallouise, qui doit nous permettre de rebasculer côté Briançon. Les arbres plient dans la pente au-dessus du sentier fleuri. L’humidité exacerbe l’odeur des pins. Je suis heureux de retrouver tout ça, cette moyenne montagne souriante, vivante, pleine de petits riens.
Nous passons un moment dans la cabane de Chouvet. Dehors, l’ambiance est toujours pluvieuse. Une bougie plantée dans une tête de pioche perce la pénombre. On dévore une tarte aux myrtilles.
Au-delà de la forêt règne le brouillard. Malgré tout, le replat repéré sur la carte comme « probable emplacement de camp » se révèle un jardin d’Eden. D’ailleurs, il ne pleut plus. Un silence apaisant enveloppe notre camp nimbé de brume.
Jardin d’Eden.
Sur la crête qui surplombe ce petit paradis, le paysage dévoile les contreforts des Écrins. Assis dans les duvets, nous contemplons les cimes qui croulent sous la neige.
Le lendemain, il pleut à torrents. Mais apparemment pas assez pour décourager l’organisation d’une compétition de trail qui fait la boucle au-dessus de Saint-Antoine. Des éclats de voix se répercutent dans le brouillard. Depuis l’entrée de la tente, on aperçoit des coureurs qui peinent à garder l’équilibre sur le terrain glissant.
Nonobstant, nous passons la matinée à lire sous la tente. Vers midi, nous profitons d’une courte accalmie pour ranger le camp en vitesse. La pluie reprend rapidement, mais au moins nos affaires sont restées sèches. Une centaine de mètre plus haut, au niveau de l’intersection avec le sentier de la Condamine, nous atteignons une aubette de fortune tenue par trois volontaires à la mine aussi grise que le ciel. Nous nous engageons dans la montée malgré leurs avertissements.
Les névés sont de plus en plus nombreux sur la trace, de plus en plus larges et de plus en plus raides. Mais il est déjà tard et la neige molle se traverse sans difficulté. De l’autre côté du col de Vallouise, l’ambiance est hivernale. C’est une vaste cuvette encerclée d’arêtes déchiquetées, un écrin gothique qui abrite des pentes de neiges aux dimensions de glaciers. Point positif : il ne pleut plus et le brouillard stagne au-dessus de nos têtes. Nous nous laissons glisser en essayant de ne pas perdre le chemin. On redescend ainsi rapidement vers des altitudes moins hostiles : revoilà l’herbe mouillée, qui frémit sous la caresse du vent, et un lacquet perdu dans l’alpage, son eau claire comme un rayon de soleil.
Nous continuons la descente au-delà du col de la Trancoulette. De nouveau de la neige dans ce versant orienté nord, on perd rapidement la trace pour la retrouver un peu plus bas, en même temps que la forêt. Cette fois ça y est, la neige est définitivement derrière nous. Il ne nous reste plus qu’à nous laisser couler jusqu’à Briançon, alors que la météo s’améliore.
La fin de la descente est longuette, entre forêts et herbages. Un rayon de soleil nous cueille à mi-parcours. Lucia profite de la montagne riante. Pour ma part, j’en ai plein les pattes. Vivement la couchette de ce soir dans le train de nuit !
Épilogue : Écrins hostiles

Dans les semaines qui suivirent notre retour, des pluies diluviennes continuèrent de s’abattre sur l’Oisans. Le torrent des Etançons, sorti de son lit, engloutit la Bérarde sous la boue et la roche. A l’heure où j’écris ces lignes, la vallée du Vénéon est toujours coupée du monde et il n’est pas certain que son hameau emblématique puisse être reconstruit. Les images sont effroyables : la chapelle coupée en deux, les maisons ensevelies sous la boue jusqu’au toit. Tout un patrimoine alpin déchiré par une nature en furie.
Les Ecrins sont désormais plus sauvages que jamais. D’aucuns clament que la nature reprend ses droits. Pourtant il ne me semble pas que cet endroit ait jamais été pollué par le tourisme. Toujours difficile d’accès, ne proposant aucun sommet de randonnée facile, barré tous azimuths par des cimes qui tutoient les nuages, le Haut-Vénéon avait su préserver son authenticité, et la Bérarde était resté un véritable paradis au confluent de hautes vallées. Autant je ne serais pas contre qu’un orage envoie valdinguer le téléphérique de l’aiguille du Midi, autant la disparition de la Bérarde ne peut me laisser indifférent. On se sent impuissant face à cette injustice : la ruade aveugle d’une montagne qui souffre.
J’avais quinze ans quand j’ai visité le hameau pour la première fois. C’était mon première stage de haute montagne. Je me souviens comme si c’était hier du centre alpin. Des myrtilles sur le sentier du Châtelleret. Des glaciers coruscants là-bas au loin. Des blocs sur lesquels Alain et Lionel, les guides, nous avaient appris les relais. Des cordes qui finissaient en sacs de nœuds. De la chaleur de la falaise. De la rugosité des prises. D’Antonin, mon premier compagnon de cordée à la pointe de la Pilatte. Des sueurs froides dans les rochers du Gioberney. Et Lionel qui gueulait : « Corde tendue ! Corde tendue ! ».
Nous avions dormi à la Pilatte, plaisantant à propos de la fissure qui coupait déjà le bâtiment du nord au sud. Le glacier reculait, les rochers dégringolaient, les crevasses s’ouvraient, mais le soleil brillait. Sous les coups de nos crampons, la montagne faisait le dos rond.
En l’espace d’une dizaine d’années, les choses ont dramatiquement changé. Le refuge de la Pilatte, jugé trop instable, a été définitivement fermé en 2021. En 2023 c’était au tour du Châtelleret, après qu’un orage apocalyptique a ravagé l’amont du vallon des Etançons. La Bérarde étant désormais rayée de la carte, les accès de la Meije, des glaciers de Bonne Pierre et de la Pilatte ne peuvent plus se faire qu’en bivouac. Les Ecrins sauvages sont devenus Ecrins hostiles.
Cette hostilité, je l’ai ressentie, omniprésente, durant ces huit jours. Orages, avalanches, chutes de pierres, les masses de neige ralentissant la progression, le paysage purement noir et blanc. La solitude des bivouacs, loin de la chaleur des refuges. Je me suis senti, sinon rejeté, pas à ma place, globalement peu à l’aise. Tout me semble s’être enchaîné très vite, à tel point que je n’ai pas su retrouver ce sentiment de communion qui me fait tant aimer la montagne. Même au coeur de l’Arctique scandinave, seul à des centaines de kilomètres de toute civilisation, je me sentais mieux accueilli.
Pourtant, objectivement, cette virée alpine est un franc succès. En dépit de conditions difficiles, nous avons réalisé le grand tour que nous avions prévu. Lucia a appris à évoluer dans tous les types de terrains, des pentes de neige débonnaires aux raides faces verglacées, en passant par les arêtes mixtes. Notre cordée a fait des progrès spectaculaires et la confiance s’est renforcée. Les sacs alourdis par le matériel de bivouac ne nous ont pas limités, ni techniquement ni physiquement, ce qui élargit le champ des possibles alors que les refuges tombent comme des mouches. En tant que leader, je ne crois pas avoir fait d’erreurs majeures, malgré la fatigue accumulée. Les décisions étaient réfléchies, partagées, débattues, et les plus souvent se sont avérées bonnes, voire excellentes : notamment l’idée de rejoindre le col du Glacier Blanc par l’arête, ou la décision de traverser le Gioberney par le col de Says.
Pourquoi donc cette impression mitigée au souvenir de cette semaine qui paraît déjà bien lointaine ? Sans doute la frustration de ne pas avoir pu faire découvrir à Lucia la haute montagne sous un jour meilleur. Je nous avais imaginés monter au-dessus de l’Eychauda sans aucune difficulté à l’aube du deuxième jour, et gagner sous un soleil radieux le pic du Rif, d’où Lucia aurait découvert le sanctuaire dans toute sa splendeur. Au lieu de cela, nous avons lutté toute la journée dans une neige digne de ce qu’on trouve en Laponie en mars, avant de nous lancer dans un final hasardeux sur l’arête est du pic de Dormillouse. Deuxième journée, deuxième échec, après l’erreur sous le col des Grangettes la veille. Et pourtant, le pic de Dormillouse est un sommet réputé archi facile. Après cela, on pouvait tout de suite tirer un trait sur les Agneaux. Voilà, quand j’y repense, l’impression qu’il me reste de cette aventure : un mois entier à répéter les manœuvres dans la forêt d’Heidelberg pour finalement se retrouver à patauger dans la neige sur des pentes à peine raides et devoir abandonner la partie la plus spectaculaire et la plus intéressante du programme.
Mais l’alpinisme, c’est avant tout savoir s’adapter. On ne peut pas imposer son programme à la montagne. Au contraire, c’est la montagne qui impose ses conditions. En ce début de saison 2024, la montagne était hostile, et nous nous sommes adaptés, nous avons su profiter au mieux et nous avons passé des instants mémorables dans les hauteurs, je le sais, c’est évident, même si malgré moi mes souvenirs se ternissent et se déchirent dans une soupe de regrets insensés. J’avoue que je ne m’étais pas préparé psychologiquement à devoir tant lutter.
Les Écrins, plus sauvages que jamais, restent un magnifique terrain d’aventure, un sanctuaire préservé. Les longues marches d’approche encouragent l’esprit d’aventure plutôt que les courses à la journée. J’ai toujours aimé gravir les montagnes sans tricher. Les contempler de loin, dans leur magnificence, me laisser impressionner, puis me surprendre à pouvoir les grimper, et au sommet toucher du doigt la liberté, cette impression que tout est possible, dans ces décors de neige, de roc, de vent et de soleil brûlant.
Heidelberg, 7 juillet 2024