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La côte bretonne au fil de mes pinceaux

Peindre en plein-air en itinérance

Bretagne, Octobre 2022

Introduction


Le projet était de randonner depuis Brest le long du littoral, jusqu’à peindre 30 aquarelles format « grande carte postale » 18x13 cm, idée probablement inconsciemment inspirée de La vie mode d’emploi de Perec (à ceci près que je ne compte pas détruire le carnet à l’arrivée !). À raison de 25 km et deux aquarelles par jour, j’anticipais une arrivée entre Morlaix et Lannion. Chaque aquarelle devait être réalisée principalement « sur le vif », quelles que soient les conditions, avec éventuellement des reprises reportées au soir ou au lendemain, mais pas plus. Le but était avant tout de s’amuser et de progresser en affrontant des conditions inhabituelles.


Le matériel était réduit au minimum :

  • Une petite palette avec 8 couleurs en tubes Sennelier versées avant le départ dans des demi-godets : jaune citron, ocre jaune, laque de garance rose, vert sapin, bleu de phtalo, outremer, terre de Sienne brûlée, brun van Dyck. Jaune, rose et phtalo sont les primaires. L’ocre, le vert et la terre de Sienne permettent d’obtenir rapidement des tons naturels pour la végétation, la plage, les falaises. L’outremer offre une gamme de bleus qui peuvent être désaturés avec la terre de Sienne, pour les ciels et la mer. Le brun (opaque) permet d’obtenir rapidement des valeurs très foncées, par exemple des bleu-gris ou noirs profonds.
  • Un carnet spiralé de 15 feuilles en papier aquarelle 18x13 cm, 100% coton, 300 g/m².
  • Un petit pinceau à lavis et un pinceau nerveux de taille moyenne pour les reprises, avec une pointe très fine pour les détails.
  • Un pot d’eau pliable.
  • Une éponge placée dans la palette, idée de dernière minute mais accessoire très pratique pour gérer facilement la quantité d’eau dans les pinceaux.
  • Un chiffon pour des rehauts et corrections.
  • Un spray pour humidifier rapidement le papier et créer des effets dans l’humide.


Pour ne pas être tenté de remettre une peinture à plus tard, je n’ai pas emporté d’appareil photo. Cela m’a obligé à m’installer parfois dans des conditions difficiles afin d’immortaliser une scène que je ne voulais pas manquer. En particulier, il n’est pas toujours possible de s’asseoir. Or, on a à minima besoin d’avoir à portée le pinceau, la palette, et la feuille, ce qui nécessiterait trois mains, à défaut d’un système pour accrocher la palette au poignet. Quand je peignais debout, je posais donc soit la palette, soit le carnet, sur mon sac à dos, et le pot d’eau par terre. À ces contraintes pratiques s’ajoutent des contraintes liées à l’environnement : vent, pluie, sable, insectes… Impossible de s’abriter si on veut garder le paysage sous les yeux ! Le temps de séchage, variable importante à maîtriser à l’aquarelle, devient aussi difficile à anticiper. Ça sèche très vite dans le vent, ça reste humide très longtemps dans la bruine. Il faut composer avec ce qu’on a et rattraper du mieux possible ce qui ne fonctionne pas… sachant que l’aquarelle n’est pas un médium qui pardonne facilement. Une fois la lumière et la transparence perdues, on ne les retrouvera plus. Dernière complication : le paysage qui se transforme en permanence. Les sujets bougent, les lumières se nuancent. Au coucher du soleil, quand le paysage s’illumine soudain d’une clarté orangée, la locution « sur le vif » prend tout son sens : dix minutes plus tard, tout s’éteint.


C’était la première fois que je me prêtais à l’exercice du « plein-air », et malgré ces impondérables, je me suis vite rassuré quant à mes capacités, en particulier au niveau de l’esquisse. J’ai découvert l’efficacité d’utiliser ses doigts pour créer un cadre autour du paysage, permettant d’aplatir les formes, de donner une référence pour mesurer les angles et les distances. J’ai ainsi pu utiliser sans trop de mal l’approche géométrique du dessin que j’utilise habituellement pour traduire des photos. Sur la plage de Carantec, une dame m’a dit « c’est super de savoir dessiner ». En réalité, il ne faut vraiment pas savoir grand-chose pour esquisser ce genre de paysages. Le plus important est de penser à observer les formes telles qu’elles sont, et non telles que l’on croit qu’elles sont. Côté peinture, je me suis souvent senti plus libre, plus spontané. Finalement, j’ai apprécié l’exercice bien au-delà de ce que j’avais anticipé, et je me suis amusé à attaquer des sujets de plus en plus complexes, me lançant des défis techniques histoire de sonder mes limites actuelles et des axes de progression.


Surtout, j’ai été frappé de constater comment ce projet changeait ma manière de percevoir le paysage. D’habitude, quand je randonne, la photo est au service de la balade, même si j’essaie toujours de créer un intérêt au-delà du sujet « souvenir ». Ici, pour la première fois, le voyage était au service de l’art, plutôt que l’inverse. Le but n’était pas de marcher 300 km, mais bien de peindre 30 aquarelles. Je ne cherchais plus à immortaliser des sujets, mais à transcrire des ambiances. Je devenais soudain beaucoup plus sensible aux lumières, au dynamisme, aux harmonies et dissonances chromatiques… Je n’observais plus le paysage, je l’analysais, par le prisme des cinq fondamentaux de la peinture :

  • La composition : les lignes de force, le guidage de l’œil, les perspectives (géométriques et atmosphériques)...
  • La lumière : la gamme de « valeurs », des plus claires au plus foncées, les contrastes, les bords définis ou perdus, la transparence, les effets de réflexion...
  • Le dynamisme : spontanéité des coups de pinceau, travail dans l’humide, mouvement, lâcher-prise...
  • La palette chromatique : nuances, désaturation, intensités, complémentarités, harmonies et dissonances...
  • Le sujet : réalisme du dessin, textures…

Et il suffisait souvent qu’il y ait dans le paysage un élément qui résonne avec une facette de ce prisme pour que je m’installe, même si la lumière était terne, même s’il n’y avait pas de sujet, etc. Beaucoup de ces scènes n’auraient rien rendu en photo. Mais la peinture offre la liberté de transcender l’environnement : arranger les compositions, rehausser, voire inventer, des lumières, créer du mouvement, modifier les couleurs, sélectionner les sujets. Ainsi, deux voiliers disparates englués dans l’estran sont réunis sur une plage lumineuse (#5). Une maison abrutie de soleil devient la gardienne d’une falaise qui se délite dans le vent (#6). Des dunes aplaties par la lumière grise deviennent un plongeoir vers le ciel (#11). Une petite pluie devient une ondée menaçante (#14). Un phare dans le soir gris accueille une lumière céleste (#16). Un soleil éblouissant devient le protagoniste d’un combat qui se propage du ciel à la mer (#17)… Sous un certain angle de ce prisme magique, tout peut devenir intéressant : les profils des bateaux, les mouvements des nuages, les lignes des poteaux... Et c’est peut-être ce qui m’a intéressé le plus : cet effort d’imagination. A côté de ça, peindre un paysage sans avoir en tête un concept précis, un angle d’attaque original, donne rarement un résultat intéressant. J’en ai fait quelques-unes, de ces aquarelles de plage, parce que j’avais besoin d’une pause pour reposer mes jambes. Elles n’ont souvent rien de vraiment raté, ni rien de vraiment réussi. Il n’y a pas grand-chose à en dire et, souvent, elles n’ont pas de titre. En fait, mieux vaut une peinture qui contienne des éléments très réussis malgré des éléments très ratés. C’est le cas de la plupart des aquarelles que j’ai réalisées lors de ce périple.


1 – Phare du Minou


08/10

19h ce premier jour, après un après-midi de marche à l’ouest de Brest, il est temps de trouver un endroit où poser la tente. Mais l’ambiance est trop belle au phare du Minou pour ne pas tenter de l’immortaliser. Inconfortablement assis sur le talus, au bord du sentier fréquenté, j’affronte la peur du regard des autres. « Oh, regarde ! Il peint ! » Le gars, enthousiaste, va jusqu’à me demander si j’en fais des cartes postales, si c’est mon métier… Sans le savoir, il vient de guérir ma timidité à peindre en plein-air. Pourtant, cette première aquarelle ne rend guère grâce à l’endroit. Ce qui avait d’abord capté mon attention, c’était la lumière qui se glissait sous le pont, la différence de couleur de l’eau. Mais j’ai trop foncé la mer au loin, il a fallu repasser plusieurs fois sur le phare pour compenser. Et le temps passe et l’éclairage change : ce n’est plus la clarté de l’écume sous le pont qui attire mon regard mais le phare qui flambe au couchant. Je change mes plans, je corrige, je fais n’importe quoi. Tout de même, l’herbe en patchwork est intéressante, joli mouvement tiré à la pointe du manche du pinceau. Dans l’ensemble, un premier résultat plus qu’honnête, qui a le mérite de lancer officiellement la série. Comme je disais au gars plus tôt : « j’espère seulement que la dernière aquarelle du carnet sera plus réussie que la première... »



2 – Plage


09/10


Ce qui m’a intéressé ici, c’est la lumière dans la rivière. L’occasion aussi de pratiquer les arbres. Dommage d’avoir sur-travaillé la colline de droite, mais la couleur de la plage est juste et les valeurs sont globalement correctes. Aquarelle réalisée debout, au bord du chemin, carnet posé sur une haie et pot d’eau par terre…





3 – Le vent se lève


09/10




Vers la pointe Saint-Mathieu. Force sauvage de la mer qui frappe les falaises. Mais quand je me suis installé, assis sur un rocher, c’était d’abord pour peindre les contrastes dans la roche. Le temps de réaliser le croquis (pas facile dans cette perspective plongeante !) et de poser un premier lavis, le soleil avait disparu, le vent s’était levé. Moindre contraste mais écume jaillissante. L’accent n’est plus mis sur la lumière ou le réalisme, mais sur le dynamisme, que j’essaie de rendre avec des coups de pinceau à sec. Les contrastes dans les rochers sous ciel gris ne sont pas évident à lier en un bloc cohérent, en gardant une continuité. Mention « pas mal » selon un passant.







4 – Matin pluvieux


10/10


Matin pluvieux, mais la pluie fine s’arrête pour me permettre de peindre cette plage située au sud du Conquet, assis dans l’herbe mouillée au milieu des escargots. L’horizon se dissout dans la bruine. Couleurs justes et textures globalement réussies, surtout les rochers qui s’avancent en second plan. Défaut de perspective corrigé à temps pour les lignes des toits sur la falaise. Tristounet, mais c’est l’ambiance.




5 – Marée basse


10/10




Dans le port du Conquet. Confortablement assis à une table en bois, mais le vent disperse les affaires ! De mon point de vue, les voiliers étaient séparés. J’ai réussi à adapter le dessin pour une meilleure composition. Difficulté à peindre les mâts en négatif, pas d’encre blanche pour corriger. Du coup, la partie supérieure de l’image est brouillonne. Mention spéciale à la partie inférieure avec la plage, nette et lumineuse, et la coque lisse du voilier de droite. Au loin, des silhouettes ramassent les fruits de la marée. Et moi, je suis gelé.







6 – Vent sur la falaise


10/10


Grand beau temps et grand vent. Paysages spectaculaires sur les falaises frappées par le soleil et les embruns. La maison blanche s’accroche comme elle peut. Moi aussi, assis sur mon rocher, les rafales dans la figure. Je ne renverse mon pot d’eau qu’une fois ! La falaise n’est plus que mouvement. On devine à peine le sentier qui descend. La traînée de bleu saturé en sec sur sec dans le ciel vient renforcer la dynamique. Le travail dans l’humide sur la falaise est rendu difficile par le séchage trop rapide des lavis. Tandis que je travaille, un chien émerge du sentier, s’assoit dans mon dos, observe avec curiosité ce que je fais. Curieuse impression quand je repars, quand je descends le sentier, de marcher dans l’aquarelle.


7 – Heures chaudes

11/10



Soleil au plus haut qu’il puisse l’être en octobre, marée au plus bas, les roches chauffent et le vent tombe. Paysage immobile, langueur. Franc contraste sur ce bloc de roche érigé dans la mer. L’eau est volontairement sur-saturée. Pas sûr que ça fonctionne. L’ensemble est assez plat. Réalisé assis dans l’herbe spongieuse.






8 – L’écume des soirs


11/10

Le soir, la mer se lance violemment à la reconquête du terrain perdu.

Fascinantes vagues qui s’écrasent dans des jaillissements d’écume défiant la pesanteur. Mouvement élégant. Il me prend l’envie d’en faire une étude, assis sur les rochers face à la mer qui monte, dans les environs de Lampaul-Plouarzel. Je commence par quelques croquis. Pas facile de saisir sur le vif la structure d’un jaillissement qui ne dure qu’une fraction de seconde ! Les vagues se suivent mais ne se ressemblent pas. J’attends patiemment les plus spectaculaires, analyse leur forme, leur gradient de couleur. Un mouvement en spirale vers l’arrière. Indigo à la base de l’élancement, turquoise clair en son cœur, écume blanche et gris clair. Pas facile d’isoler l’écume sans encre blanche. Résultat intéressant. Je renforcerai plus tard, sous la tente, le contraste de la roche, redéfinissant un bord net qui accroche la vague… et l’œil.



9 – Plage


12/10


Enfin sorti de l’aber Ildut ! Pas de paysage spectaculaire ou de sujet particulièrement inspirant mais le besoin de faire une pause. J’observe ce couple qui ramasse des coquillages. Son chien joyeux. Composition simple, l’occasion de pratiquer les silhouettes. Les rochers sont réussis au premier plan. Penser à fondre leur base dans l’humide : ainsi ils surgissent du sable au lieu de flotter en l’air. La mer est un peu trop saturée, les nuages trop subtils. Le phare sur l’horizon : peut-être celui de l’île Vierge ?





10 – D’une rive à l’autre


13/10

Terribles circonvolutions des abers… sous la pluie par-dessus le marché ! Si j’étais un oiseau, j’atteindrai l’autre rive en un clin d’aile. Mais non : il faut contourner, une vingtaine de kilomètres vers l’intérieur des terres car pas fichu de franchir à la nage les cent mètres de l’embouchure. Je la vois, l’autre rive : en permanence, elle me nargue. J’y serai cet après-midi. Quoique, ce matin, la pluie me retient sous l’abri. Bivouac folklorique, la chambre de la tente alignée avec l’ornière d’un ancien chemin désormais envahi par le lierre... J’aperçois dehors un bout d’estran, et de sombres branches étiques m’inspirent. Composition moitié imaginée. Le travail dans l’humide est compliqué au vu de l’humidité ambiante : ça ne veut pas sécher ! En bas à gauche, les lavis se fondent dans une bouillie de pigments. J’efface au chiffon. Un coup de pinceau pour absorber la couleur fait par chance apparaître le chemin, redonnant de la profondeur.


11 – Dunes de Sainte-Marguerite


13/10

Ciel couvert, vent, jolies couleurs pastels, et on patauge dans le sable : bienvenue sur la dune ! Si je n’observais (n’analysais) pas le paysage avec l’œil du peintre, c’est-à-dire cherchant autre chose qu’un simple sujet, je n’aurais sans doute pas remarqué la belle dynamique de ce chemin dans la dune, tremplin vers le ciel. En plus, la lumière est franchement fade : la scène n’aurait sans doute rien rendu en photo. Mais rien ne m’empêche de rehausser les contrastes et les couleurs. Le principal intérêt réside surtout dans la composition, la profondeur. Pas facile d’ailleurs d’esquisser la perspective des dunes sur quatre plans. Plus que jamais, se servir de ses doigts pour encadrer le paysage aide beaucoup à situer des repères, à mesurer des angles. Plisser les yeux, les cligner très rapidement pour transformer les sujets tridimensionnels en formes abstraites projetées dans un plan. Dunes rondes et poteaux droits : les masses deviennent des concepts géométriques. Important d’ajuster correctement la hauteur des poteaux. Terrible exercice d’ailleurs que celui du poteau. Quoi de plus simple en apparence qu’un trait vertical ? Mais il faut donner du mouvement à ce trait, une histoire. Enfin, l’herbe est suggérée ici et là, comme d’habitude, tirée à la pointe du critérium. Les couleurs restent pastels : l’ocre vire au brun et vert pâle désaturé.


12 – Marée haute


14/10



D’un aber à l’autre : sitôt sorti du Benoît, on entre dans le Wrac’h. Bruine. Je voulais peindre un contrepoint à la « Marée basse » du 10/10 : ce bateau solitaire m’en donne l’occasion. Réalisé debout. Travail dans l’humide réussi malgré le taux d’humidité de 100%. Malheureusement, le profil de la coque est raté et les mâts trop larges. Problème dans la perspective et dans le schéma de valeurs. À ma décharge, le bateau oscillait suivant un angle de 45° : un coup je le voyais de trois-quarts, un coup de face… Le reflet est aussi médiocre. Au final, l’aquarelle serait mieux réussie sans son sujet ! Point positif, la découverte d’une astuce pour tracer les fins cordages : déposer un point de peinture et le tirer d’un coup à la pointe du critérium. C’est beaucoup plus précis qu’au pinceau.






13 – Pluie


14/10

Après trois jours de bruine et petites pluies dans les abers, cette fois on peut vraiment parler de mauvais temps. Bivouac avec vue sur la plage du Vougo, derrière le rideau de pluie. Aquarelle réalisée à la tombée de la nuit sous la tente, terminée à la frontale. Lavis clair et diffus, dissolution du paysage dans l’humide. On devine un relief, la plage, la mer. Une valeur plus foncée contraste au premier plan, donnant l’échelle pour un rendu fini. Aquarelle tristounette, comme le moral. Je peux essorer les semelles de mes chaussures. La tente pue l’humidité. Entre condensation et pluie, rien ne sèche. Sur la peinture, même les fleurs d’arnica pleurent.




14 – L’ondée


15/10


Le lendemain, les ondées se succèdent. Étude de nuages à la pause déjeuner, confortablement installé à une table de pique-nique, alors que le ciel semble m’offrir un certain répit. Préserver la clarté dans les nuages. Travailler les contrastes. Ici, la palette chromatique est dissonante, entre le ciel violacé sombre et la plage ocre clair. La touche vert-jaune au premier plan semble proposer une solution au conflit, tandis qu’il se remet à pleuvioter gentiment. Les quelques gouttes qui tombent sur ma feuille produisent des effets de texture dans l’herbe. La clarté à gauche apporte finalement un vent d’espoir sur la maisonnette. Finalement, la méchante ondée s’éloigne : ouf !


 

15 – Sur la dune


15/10

Aquarelle ambitieuse, beaucoup d’éléments indépendants qui demandent du doigté : la maison, les arbres, la dune, les poteaux, l’escalier, le mur en pierre… C’est ce dernier qui m’a intéressé d’abord, autant que le contraste sur la maison. L’occasion de mettre en pratique les enseignements de Paul Clark. Le tout réalisé lentement, tranquillement assis sur la plage, alors que le soleil semble s’imposer en ce milieu d’après-midi, quoiqu’ici et là le ciel reste menaçant. Je prends le risque de me lancer dans ce projet plutôt long malgré la météo incertaine. Risque payant : je suis très content du résultat. Harmonie des couleurs et des textures, le mur pas trop proéminent malgré l’abondance de détails. La perspective de la maison est correcte, et même les poteaux sont réussis ! Belle lumière avec un ciel foncé qui fait ressortir la lumière sur la façade et donne une ambiance plus orageuse qu’elle ne l’était réellement.


16 – Éclaircie


15/10

Le soir tombe, les nuages se sont réinstallés. Bien que la lumière soit grise et qu’il soit temps de chercher un endroit où bivouaquer, je ne peux pas passer à côté de ce magnifique phare ! J’ai cette idée d’une lumière directionnelle qui viendrait frapper la tour, guidant un mouvement d’ensemble. Donc, la majorité du travail est réalisé dans l’humide avec la feuille inclinée à 135°. Assis sur la plage, je peux manœuvrer. Un second passage sur les rochers, léger. Le danger de sur-travailler est heureusement perçu à temps, pour une fois, et la lumière sur le phare est sauvegardée pour une ambiance douce. Alors que je terminais, le soleil sur le déclin est brusquement réapparu, illuminant le paysage d’une fantastique lumière or-orangé. Il était heureusement trop tard pour être tenté de changer l’éclairage dans l’aquarelle : je ne reproduis pas l’erreur du phare du Minou.


17 – Bataille céleste


17/10


De l’issue de ce combat entre le soleil et les nuages dépend peut-être la suite de ma randonnée. Hier, il a plu toute la journée, certes pas très fort le matin, juste assez pour m’empêcher de peindre. Au temps pour la course de char à voiles dans l’anse de Kernic, mouvement des voiles bariolées sur fond de plage grise… L’après-midi, la pluie s’est intensifiée, le vent s’est levé : une vraie tempête. Cependant, aujourd’hui, le soleil regagne du terrain. Éclat éblouissant sur l’eau, l’occasion de mettre en pratique la leçon de Remy Lach sur la luminosité. Les contrastes sont accentués progressivement, dans l’humide pour le ciel, à sec pour l’eau. Des rayons de lumières sont rouverts par des passages à l’eau claire, puis recouverts à nouveau, et ainsi semblent se frayer un passage au-dessus ou en-dessous des nuages, donnant de la profondeur au ciel. J’ai hésité à opter pour une palette monochrome (indigo), mais c’est finalement plus amusant de glisser des nuances de gris colorés dans l’herbe et les falaises. Le menhir, involontairement disproportionné, n’était pas là en réalité, mais vu autre part la veille, sous la pluie. Il trouve finalement sa place en tant que point focal secondaire de ce paysage lumineux.




18 – Marée basse II


17/10

Quand je me suis installé, la mer était encore haute, mais elle s’est rétractée au fil de la peinture, la rivière s’étrécissant progressivement – et sur l’aquarelle aussi, les berges opaques gagnant du terrain sur la transparence de l’eau. J’apporte beaucoup de soin à l’esquisse du bateau, afin de reproduire sa courbe élégante. Mais beaucoup de difficultés pour l’arrière-plan, surtout l’estran vaseux de gauche. Je repasse encore et encore et, bien sûr, le résultat empire. Des « splatters » cachent la misère. Point trop n’en faut : au-dessus de la vase, ils deviennent des oiseaux. Bref, j’essaie comme je peux de rattraper le coup. Le but étant de ne pas attirer l’œil du spectateur dans cet arrière-plan raté. A l’inverse, le bateau est réussi. Soigneusement peint en négatif, il se détache naturellement au premier plan. Justesse des valeurs pour un soleil timide tombant de la droite. Quant à la plage… moins on en fait, mieux elle se porte.


19 & 20 – Mathilde


17/10

Dès qu’ils sont arrivés à la plage, Mathilde a été abandonnée par son surfeur, qui a couru planche sous le bras et tignasse au vent à la rencontre de sa vague. Seule, Mathilde est restée plantée là. Elle a dû se mouiller les pieds pour passer le cours d’eau, après avoir soigneusement retroussé son pantalon. Sur la plage, elle a laissé son sac, et a grimpé sur un rocher. D’ici, elle cherche du regard son surfeur, sans arriver à le reconnaître parmi ces multiples silhouettes sombres qui nagent, pataugent, peinent. Est-ce celui-là qui dévale la vague ? Mathilde n’est pas impressionnée par ce numéro d’équilibriste. Ces vagues sont médiocres. Mathilde, perchée sur son rocher, se demande, si son surfeur devait choisir entre elle, Mathilde, ou la vague ? Mathilde craint de connaître la réponse. Elle se surprend à penser que cela ne lui fait ni chaud ni froid. En fait, depuis son rocher, elle ne regarde plus les surfeurs mais le large. Elle se demande, si elle devait choisir entre son surfeur et la pleine mer ? Un jour, Mathilde s’achètera un voilier et elle partira là-bas, vers l’inconnu bleu-gris et les enivrantes tempêtes qui ne font pas semblant.

J’avais envie depuis un moment d’essayer un panoramique en double-page. Ce paysage s’y prête : composition sobre, couleurs désormais maîtrisées. Peu de prise de risque à la réalisation, ce qui donne un résultat un peu terne, mais rehaussé par la dune plus dynamique. On ressent bien, je crois, cette sensation de vastitude. Les suggestions de vagues en humide lifté et effets de réserves à sec fonctionnent du premier coup, pour une fois. Malgré la simplicité de la composition, ça m’aura pris un certain temps, assis sur un banc en début d’après-midi, assailli par les fourmis volantes. La silhouette de Mathilde, en particulier, m’aura donné du fil à retordre. Elle devait initialement marcher vers la mer, comme c’était le cas en réalité, mais je me suis finalement rabattu sur une posture statique, plus facile. A la réflexion, c’est mieux ainsi : Mathilde attend, contemplative, à l’image du peintre qui, du haut de la dune, voit tout.

 

21 – Plage


18/10


Une autre de ces aquarelles imposées par la pause. Lumière sur les rochers intéressante à droite. L’occasion aussi d’évoquer le fameux goémon qui couvre toutes les plages. Le ciel est très réussi. Mais à l’image de #9, rien de bien spectaculaire. Je me souviendrai un peu plus tard dans la journée que les silhouettes sont toujours plus naturelles si leurs jambes forment des triangles, pointe en bas. C’est probablement pour ça que j’ai eu tant de mal à les peindre ici, alors que c’est quelque chose que j’ai spécifiquement travaillé il y a quelque temps. Trop tard pour rectifier le tir.



22 & 23 – Les deux tours


18/10



Fort du succès de Mathilde, je me lance à nouveau dans une double-page pour immortaliser le port de plaisance de Roscoff. Sujet évidemment beaucoup plus ambitieux ici. Assis à califourchon sur un muret, cela me prend une bonne partie de l’après-midi. Rien que tester au brouillon si je me sens à la hauteur de la tâche au niveau des croquis préliminaires me prend un certain temps. L’esquisse est difficile. Il faut aplanir la perspective panoramique en situant les éléments correctement, et tout doit rentrer dans le cadre. Très satisfait du résultat final, vu la prise de risque. Le phare répond à l’église romane (architecture particulièrement originale). L’arrière-plan réussit à suggérer les détails sans qu’ils soient vraiment peints (mise en pratique des leçons et analyses de Liron Yanconski). Certains bateaux sont clairement moins soignés, la faute à une impatience grandissante sur la fin. Dommage pour les erreurs d’échelle et de perspective sur les voiliers et optimistes. L’eau est aussi un peu brouillonne, mais pas évident de peindre les bateaux en négatif tout en gardant la fluidité. A la maison, j’aurais sans hésiter utilisé du fluide de masquage pour réserver les blancs.


24 – Chemin de traverse


19/10


C’est aussi ça, le littoral : une région rurale, des champs à perte de vue dans l’arrière-pays. Le GR serpente entre les cultures de choux et les propriétés privées. Je cherchais depuis ce matin une composition intéressante, je la trouve ici, dans la perspective de ce chemin qui plonge vers les champs, et je peux m’asseoir sur une pierre au milieu des orties. Un premier lavis trop foncé fait perdre fraîcheur et transparence : tant pis ! Pas évident aussi de suggérer la végétation abondante sans virer au figuratif, que ce soit pour le bord de chemin au premier plan, ou les arbres au loin.


25 – Vague de la Grève Blanche


19/10


Plage de la Grève Blanche à Carantec. C’est d’abord les belles demeures sur la falaise qui m’intéressent, malgré le temps gris. Puis je remarque certaines vagues fortes, et un voilier au loin. J’arrange la composition : le voilier ramené au second plan comble l’espace à gauche. Les maisons soigneusement sélectionnées sont réagencées de sorte à être moins disparates. La palette violette pour la falaise apporte une touche d’originalité – même pour les arbres ! La vague au premier plan me donne du fil à retordre. Je rehausse l’écume en grattant au couteau – une technique dont je viens seulement de me souvenir, et qui fonctionne ici de manière miraculeuse. Enfin, j’étudie soigneusement au brouillon le dessin du voilier : profil de la coque, forme des voiles… Résultat intéressant malgré le sujet « plage & falaise » qui devient classique. Et encore, une fois, quand je repars, grimpe la falaise, marche entre ces belles maisons, j’ai cette curieuse sensation d’avancer dans mon aquarelle !


26 – Sentier côtier


19/10



Ça faisait quelques jours que j’observais les panneaux pour en trouver un qui m’inspire. C’est chose faite, toujours à Carantec, à peine un quart d’heure après avoir quitté la plage de la Grève Blanche, sans compter que le soir arrive. Je saisis tout de même l’occasion, me concentrant in situ sur l’esquisse et l’arrière-plan fondu dans l’humide. Quelques reprises à sec le lendemain apporte de la texture au rocher et aux panneaux. Pas de grosses difficultés pour cette aquarelle qui illustre le voyage.










27 – Crépuscule


19/10


Décidément, cet après-midi, j’enchaîne ! Mais ce contre-jour vu depuis la pointe du Cosmeur appelle à être saisi. Pas le temps de réfléchir. Aquarelle réalisée dans le stress, du coup un résultat brouillon, mais j’ai eu de la chance pour le timing du reflet. Difficile d’identifier précisément ce qui ne va pas. Quatre aquarelles dans la même journée, ça commence sans doute à faire.





28 – Île Louët


20/10

Le phare de l’île Louët, à l’entrée de la baie de Morlaix. Le soleil matinal, encore assez bas, donne une couleur saturée à la mer dans la direction de l’ouest. Trop de glacis pour corriger la couleur de l’eau font perdre la transparence. Un fort vent complique l’exécution des détails. Je me les gèle sur la falaise ! Heureusement j’ai réussi à conserver une belle lumière sur le phare, et la suggestion des rochers fonctionne à gauche de l’île.



29 – Morlaix, vue du viaduc


21/10


Arrivé plusieurs heures en avance à Morlaix, je me balade en quête d’une ruelle à peindre, mais ne trouve rien, principalement à cause du manque de contraste : temps très nuageux, lumière terne. Cependant, la perspective sur les toits est intéressante depuis le viaduc, et je me lance dans un croquis malgré des rafales violentes et une petite pluie. J’aurais aimé reproduire plus soigneusement les détails de l’église (église Saint-Mélaine), mais difficile d’être précis vu les conditions. Pour la peinture, je ne peux pas faire beaucoup mieux qu’un lavis rapide, en essayant de varier la couleur des toits à l’instinct. L’essentiel est que l’orientation des lignes de fuite soit correcte dans ce point de vue contre-intuitif (inhabituel d’avoir une vue quasi plongeante sur des toits). Tout ça donne finalement un résultat spontané intéressant. Le garde-fou au premier-plan, mieux défini, apporte un ancrage au regard, qui peut ensuite rebondir jusqu’au clocher.







30 – Vers l’infini


21/10




Toujours sur le viaduc, mise en abyme rapidement esquissée dans le vent violent. Alors que je m’apprête à passer à la peinture, une rafale fait décoller mon sac qui roule dans le caniveau au milieu du passage ! Impossible de continuer. Je terminerai le soir, tranquillement installé à mon bureau, cette aquarelle qui n’a d’autre but que de conclure ce carnet. Mission accomplie !

publié dans Aventures le 10 octobre 2022.
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